Artisti depuis 1997
Protéger, préserver et promouvoir
les droits des artistes interprètes

Mot de la présidente

L’interprète

Photo de Florence K
Florence K
Avril 2017

Lorsque j’ai commencé ma carrière dans la musique, je me considérais comme une artiste, une musicienne, une auteure-compositrice-interprète, bref, à peu près tout, sauf comme une interprète. Le mot « interprète » était à peu près le dernier qui me venait en tête lorsque je parlais de mon métier. Pourquoi? Parce que j’imagine que, d’une certaine façon, j’adhérais à la mode du terme « auteure-compositrice-interprète » désignant les artistes qui font plus que chanter, qui écrivent, qui jouent aussi…

Pour moi, l’interprète désignait plutôt celui ou celle qui mettait son talent au service des mots et des notes des autres uniquement, tel un messager chargé de véhiculer ce qu’ils auraient à dire.
Et pourtant, je suis moi-même la fille d’une artiste extraordinairement unique qui a bâti sa carrière entière autour de l’interprétation des œuvres d’autres qu’elle-même. De même, je suis une grande admiratrice de la tradition jazz qui s’est construite tout autour de l’interprétation de standards, du Great American Songbook.

Je crois que je souffrais également d’un certain syndrome de l’imposteur puisque je ne percevais pas ma voix comme étant particulièrement puissante ou singulière pour suffire à faire de moi une artiste à part entière. Et je ressentais la même chose pour mon jeu de piano. Jack of all trades, master of none …. Une touche-à-tout qui ne se spécialise en rien…

Cachée derrière mon piano, je ne me sentais mériter les applaudissements que si j’écrivais, jouais, chantais en dix-huit mille langues. Ma voix n’était pas assez belle, assez forte, assez émouvante pour être le centre de l’attention. Il fallait enrober le tout.

Puis, il y a deux ans, cette vision des choses que j’avais a complètement été bouleversée.
Il y a deux ans, en l’espace d’un peu moins de deux mois, j’ai participé à deux concerts qui m’ont fait comprendre que je pouvais, moi aussi, m’approprier le titre d’interprète et l’assumer pleinement. 

Premièrement, il y a eu ce moment où j’ai fait la première partie de Jean-Pierre Ferland à la Maison symphonique, accompagnée par l’OSM sous la direction de l’excellent Simon Leclerc. Je devais interpréter quatre chansons, dont la bouleversante How Insensitive d’Antonio Carlos Jobim. Je me suis levée du piano pour aller au-devant de la scène, l’instant de cette bossa-nova brillamment transformée en œuvre orchestrale par Simon. J’ai chanté, debout, au milieu de la scène, en ne faisant rien d’autre, les mots et les notes de Jobim. Tout mon corps, toute mon âme vibraient, soutenus par un tapis de cordes et de cuivres enivrants.

Et j’ai compris. J’ai compris que l’art de l’interprétation, ce n’était pas tant d’être capable techniquement de chanter ou de jouer les notes et les mots qu’un autre avait écrits. Mais que c’était de les ressentir aussi puissamment que celui qui les a mis au monde. De les ressentir au point où on était capable de se mentir à soi-même et de se convaincre qu’elles émanaient uniquement de nous.

J’ai compris ça ce soir-là, sans mon piano, debout toute seule, soutenue par un orchestre grandiose, une des plus merveilleuses sensations que j’ai pu connaître. 

Puis, quelques semaines plus tard, dans la même salle, je suis montée sur scène pour chanter Piaf, avec la joyeuse troupe de Piaf a cent ans… Vive la môme! Cette fois-là, c’est assise au piano que j’ai vécu la même émotion. Je chantais Mon Dieu, écrite, évidemment, par d’autres que moi. Je me suis assise et j’ai entamé les premiers accords de la chanson. Et j’ai été transportée, par les mots, par l’intensité de l’émotion, j’ai faite mienne cette pièce qui ne l’était pas. Et je me suis sentie comme une véritable interprète, comme une artiste capable de livrer entièrement quelque chose qu’elle n’avait pas créée.

Nous avons remis deux prix à deux interprètes hors du commun, le 14 mars dernier lors de notre gala célébrant les 20 ans d’Artisti. Le premier, le prix Lumière, est allé à Julie Lamontagne. Julie est non seulement une pianiste aguerrie, qui maîtrise avec brio le jazz, la pop et le classique, mais elle a aussi et surtout une approche qui est loin de se limiter à une technique parfaite ou à un vaste vocabulaire. Le jeu de Julie se démarque d’abord et avant tout par sa grande musicalité et par l’émotivité qui s’en dégage, et ses interprétations se devaient d’être mises en lumière.

Et le second, le prix Audace, a été remis à Marc Hervieux, qui représente pour moi la quintessence de l’interprète. L’art lyrique, c’est la tradition de l’interprétation par excellence. Tout passe dans la façon dont la voix, le corps, le jeu théâtral et le mouvement véhiculeront les notes, les mots et les émotions créés par d’autres, la plupart du temps il y a plusieurs siècles. Marc a entrepris une carrière lyrique alors qu’il connaissait le succès comme artiste de variétés. Il lui fallait de l’audace pour relever le pari d’une carrière lyrique à une époque où cet art est encore associé à un art de niche. 

Luc Plamondon, le président d’honneur de notre gala, l’a souligné dans son discours à plusieurs reprises : sans les interprètes qui les ont chantés, ses textes n’auraient pas connu la vie qu’ils ont.
L’art de l’interprétation résulte bien évidemment du talent et d’une grande discipline de travail, mais il est aussi l’enfant de la sensibilité.

Et aujourd’hui, si je n’avais à choisir qu’un seul et unique terme afin de définir mon métier, et qu’il s’agisse de mon travail au piano ou au chant, je crois que je choisirais volontiers celui d’interprète, et ce, peu importe si je suis appelée à chanter mes propres œuvres ou celles des autres.